Le short squeeze fascine. C’est l’un des rares phénomènes boursiers où des investisseurs qui avaient raison sur le fond peuvent perdre des milliards en quelques jours, simplement parce que le marché a décidé de leur faire les poches avant de leur donner raison. L’histoire des marchés financiers est jalonnée de ces épisodes violents, parfois rocambolesques, qui ont ruiné des hedge funds, propulsé des inconnus au rang de héros populaires, et rappelé à tout le monde que la Bourse n’est pas qu’une question de fondamentaux. Voici les cas les plus marquants, dans l’ordre chronologique, avec ce qu’ils ont vraiment coûté.
Piggly Wiggly, 1923 : le premier short squeeze de l’histoire moderne
On commence en 1923, parce que l’histoire du short squeeze ne date pas de Reddit. Clarence Saunders, fondateur de la chaîne de supermarchés Piggly Wiggly, est l’un des personnages les plus étonnants de l’histoire financière américaine. Il a inventé le supermarché en libre-service. Et accessoirement, il a tenté de ruiner Wall Street à lui tout seul.
En 1922, des spéculateurs new-yorkais ont organisé une attaque à la baisse sur l’action Piggly Wiggly (ce que l’on appelle « shorter » dans le jargon boursier), profitant de la faillite de plusieurs franchisés dans le nord-est des États-Unis. Saunders a alors emprunté 10 millions de dollars pour racheter des actions en masse. En mars 1923, il contrôlait près de 99 % des 200 000 actions en circulation. Les vendeurs à découvert étaient pris au piège.
La suite aurait pu être triomphale. Elle a été catastrophique. Le New York Stock Exchange a tout simplement changé ses règles en cours de partie, accordant un délai supplémentaire aux short sellers pour couvrir leurs positions. Saunders n’a pas pu encaisser ses gains. Il a fait faillite quelques mois plus tard et a perdu sa maison, le fameux « Pink Palace » de Memphis, vendu à la ville pour 150 000 dollars.
Morale de l’histoire : même quand vous avez techniquement gagné, l’institution peut décider que vous n’avez pas gagné. Une leçon que GameStop allait illustrer à nouveau un siècle plus tard.
Volkswagen, 2008 : le short squeeze le plus violent de l’histoire
Octobre 2008. Le monde est en pleine crise financière. Lehman Brothers vient de s’effondrer. Dans ce contexte, Volkswagen est une cible idéale pour les vendeurs à découvert : endettée, exposée à un cycle économique qui s’effondre, le titre semble condamné à baisser. Sauf que Porsche avait d’autres plans.
Le 26 octobre 2008, Porsche annonce qu’elle contrôle, entre ses actions directes et ses options sur actions, 74 % du capital de Volkswagen. L’État de Basse-Saxe en détenait 20 % supplémentaires. Il ne restait donc que 6 % de flottant disponible sur le marché, alors que les vendeurs à découvert avaient emprunté et vendu environ 12,5 % des actions. Mathématiquement, il leur était impossible de se couvrir.
Ce qui a suivi est entré dans les livres d’histoire. Le 27 octobre, l’action ouvre à 348 euros et clôture à 517 euros, soit une hausse de 150 % en une journée. Le 28, elle atteint un pic de 999 euros par action, contre 210 euros quelques jours plus tôt. À ce sommet, Volkswagen est brièvement devenue la première capitalisation boursière mondiale, devant ExxonMobil.
Les hedge funds pris à contre-pied ont perdu environ 30 milliards d’euros sur l’opération. Porsche a ensuite revendu 5 % de sa participation pour leur permettre de dénouer leurs positions. Dans les quatre jours suivants, l’action a chuté de 58 %. Un mois plus tard, elle avait perdu 70 % depuis son sommet. Les vendeurs à découvert avaient raison sur le fond. Ils ont quand même perdu 30 milliards.
GameStop, janvier 2021 : quand Reddit a mis à genoux les hedge funds
Celui-là, vous le connaissez probablement. Mais les chiffres méritent d’être rappelés, parce qu’on les oublie vite derrière l’aspect folklorique de l’affaire.
En janvier 2021, GameStop est une chaîne de magasins de jeux vidéo physiques que tout le monde s’accorde à considérer comme condamnée. L’action vaut 17,25 dollars début janvier. Les hedge funds ont vendu à découvert l’équivalent de 140 % du flottant, ce qui est déjà en soi une anomalie spectaculaire. Les utilisateurs du forum Reddit WallStreetBets l’ont vu, l’ont compris, et ont coordonné un achat massif.
Le résultat : l’action atteint un pic intraday de 483 dollars le 28 janvier 2021, soit une hausse de près de 2 700 % en moins d’un mois. Ce jour-là, Robinhood suspend les achats de GameStop, ce qui déclenche une polémique considérable sur la question de savoir à qui les marchés appartiennent vraiment.
Côté pertes, les chiffres sont documentés :
- Melvin Capital perd 53 % de ses actifs en janvier, soit 6,8 milliards de dollars. Citadel et Point72 injectent 2,75 milliards en urgence pour éviter la liquidation. Melvin fermera définitivement en mai 2022.
- D1 Capital Partners perd 4 milliards de dollars, soit 20 % de son capital.
- L’ensemble des short sellers sur GameStop perd environ 10 milliards de dollars selon S3 Partners.
Keith Gill, connu sous le pseudo « Roaring Kitty », avait investi 53 000 dollars en options sur GameStop. À l’apogée du squeeze, sa position valait près de 50 millions. L’histoire a de l’ironie quand elle s’y met.

AMC, Tesla, nickel : les short squeezes qui ont suivi
Le phénomène GameStop a ouvert une boîte de Pandore. Plusieurs épisodes similaires ont suivi dans les années suivantes, avec des mécanismes proches mais des intensités variables.
AMC Entertainment a connu un squeeze spectaculaire dans le sillage de GameStop, son action passant d’environ 2 dollars début 2021 à un pic intraday de 72,62 dollars le 2 juin 2021, portée par la même communauté Reddit et une rhétorique de « sauver les cinémas ».
Tesla a subi plusieurs épisodes de short squeeze entre 2019 et 2021. Tesla était alors l’une des actions les plus shortées au monde. L’action a plus que doublé entre le début de l’été 2020 et janvier 2021, après le split 5-pour-1 d’août 2020, infligeant des pertes considérables à des fonds qui shortaient l’entreprise depuis des années en pariant sur l’incapacité d’Elon Musk à tenir ses objectifs de production.
En mars 2022, c’est le marché du nickel sur le London Metal Exchange qui a connu un short squeeze brutal. L’industriel chinois Xiang Guangda, surnommé « Big Shot », détenait une position short colossale sur le nickel. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a fait exploser les prix des matières premières, le nickel a doublé en moins de 24 heures. Le LME a suspendu les échanges et annulé des transactions, ce qui a lui aussi déclenché une controverse majeure sur l’intégrité des marchés de matières premières.
Ce qu’il faut retenir
Les plus grands short squeezes de l’histoire ont tous un point commun : ils surviennent quand une concentration anormale de positions vendeuses rencontre un catalyseur inattendu, qu’il s’agisse d’une manœuvre corporate comme chez Porsche en 2008, d’une coordination de particuliers comme avec GameStop en 2021, ou d’un choc exogène comme la guerre en Ukraine en 2022. On a évoqué en introduction l’idée que des investisseurs peuvent avoir raison sur le fond et perdre des milliards quand même : Piggly Wiggly en 1923 et Volkswagen en 2008 l’illustrent parfaitement. Le short squeeze n’est pas un phénomène récent. C’est une mécanique aussi vieille que les marchés eux-mêmes, et elle ne va pas disparaître.









