C’est la phrase qu’on entend systématiquement quand un indice bat un nouveau record : « c’est trop tard, j’aurais dû investir avant ». Sauf que cette intuition, aussi naturelle soit-elle, est statistiquement à côté de la plaque. Faut-il investir quand la bourse est au plus haut ? La réponse, accrochez-vous, est plutôt oui. Et les chiffres derrière cette affirmation valent largement qu’on s’y attarde, parce qu’ils contredisent presque tout ce que le bon sens semble dicter.
Les plus hauts historiques sont plus fréquents qu’on ne le pense
Première chose à comprendre : un marché qui monte régulièrement bat des records régulièrement. C’est presque tautologique, mais on l’oublie facilement sous l’effet de l’actualité anxiogène. Une analyse de Duncan Lamont, responsable de la recherche stratégique chez Schroders, a étudié 100 ans de données sur les marchés américains. Le résultat est clair : sur les 1 187 mois écoulés depuis janvier 1926, le marché a atteint un plus haut historique au cours de 363 d’entre eux, soit 31 % du temps. Autrement dit, presque un mois sur trois, le marché américain inscrivait un record.
Et voici la partie qui surprend le plus : les rendements qui suivent un nouveau plus haut ne sont pas pires que ceux qui suivent un moment « normal ». Au contraire. Les rendements sur 12 mois après un record ont atteint en moyenne 10,4 % au-dessus de l’inflation, contre 8,8 % lorsque le marché n’était pas à son plus haut. Sur deux ou trois ans, les résultats restent globalement similaires entre les deux situations. Le record n’est donc pas un signal d’essoufflement. C’est souvent le contraire.
Pourquoi cette intuition nous trompe
Le raisonnement instinctif, c’est de penser qu’un marché au plus haut a « moins de marge » pour monter encore. C’est une erreur de logique classique : les marchés actions ne fonctionnent pas comme un élastique qui se tendrait progressivement avant de casser. Ils reflètent la croissance des bénéfices des entreprises, l’innovation, la démographie, la productivité. Tant que ces moteurs fonctionnent, rien n’empêche un indice de battre record sur record, parfois pendant des années consécutives (le fameux bull market).
Ce qui complique encore les choses aujourd’hui, c’est le niveau de valorisation actuel. Le PER du S&P 500 tourne autour de 29, soit environ 60 % au-dessus de sa norme historique de long terme. Mais le PER anticipé, calculé sur les bénéfices attendus des douze prochains mois, redescend à 22, ce qui change sensiblement la lecture si les analystes ont raison sur la progression des profits. Le marché est objectivement cher selon une mesure, beaucoup moins selon une autre. Tout dépend de l’horizon qu’on regarde.
L’histoire de Bob, le pire market timer du monde
Il existe un cas d’école, popularisé par l’analyste financier Ben Carlson, qui illustre parfaitement ce paradoxe. Son nom : Bob. Sa particularité : avoir un don unique pour investir systématiquement au pire moment possible, juste avant chaque krach majeur, pendant plus de 40 ans.
- Bob commence à investir dans le S&P 500 en 1972, à l’âge de 22 ans. Un mois plus tard, les marchés mondiaux s’effondrent.
- Pas découragé, il réinvestit en 1987, juste avant le krach d’octobre qui fait chuter les bourses mondiales de plus de 30 % en quelques jours.
- Il recommence en 2000, à la veille de l’éclatement de la bulle internet.
- Et il termine en 2007, juste avant la crise des subprimes, qui fait plonger le S&P 500 de plus de 50 %.
Au total, entre 1972 et 2007, Bob a investi 184 000 dollars dans le S&P 500, toujours au plus mauvais moment possible. Résultat en 2013, au moment de sa retraite : son portefeuille atteint 1,1 million de dollars, soit plus de cinq fois la somme investie. Malgré une malchance quasiment caricaturale, rester investi sur le long terme a largement payé.
Et la suite est encore plus parlante. Selon les calculs de Ben Carlson, si Bob avait investi la même somme totale via un versement régulier (DCA) d’environ 4 380 dollars par an entre 1972 et 2013, plutôt que par quatre gros versements ponctuels mal placés, il aurait terminé avec plus de 2,3 millions de dollars. Le mauvais timing coûte cher. Mais rester hors des marchés par peur du mauvais timing coûte généralement bien plus cher encore. Comme le dit le dicton :
Time in the market beats timing the market

Le vrai danger, ce n’est pas d’investir au plus haut. C’est de ne pas investir du tout
Voilà le point qui mérite d’être martelé. La peur d’investir « trop tard » pousse énormément de gens à rester sur la touche, en attendant un creux de marché qui, statistiquement, arrive rarement au moment où on l’espère. Pendant ce temps, l’argent non investi perd du pouvoir d’achat face à l’inflation, et l’investisseur prudent rate des années de croissance composée qu’il ne récupérera jamais.
Ce que je constate concrètement tous les jours : les personnes qui attendent « le bon moment » finissent presque toujours par investir trop tard, souvent après une hausse déjà bien engagée, par peur de rater le mouvement (le fameux FOMO, fear of missing out). Et ceux qui paniquent dès les premières baisses vendent au plus bas, puis rachètent plus cher une fois rassurés. C’est exactement l’inverse de ce qu’il faudrait faire.
Ce qu’il faut faire concrètement, plutôt que de se poser la question du timing
- Définir votre horizon d’investissement avant tout. Un projet à 3 ans ne se traite pas comme un projet à 20 ans, peu importe le niveau des marchés au moment où vous investissez.
- Privilégier l’investissement programmé (DCA) plutôt que d’attendre le moment parfait pour placer une somme importante en une fois. Ça neutralise mécaniquement la question du timing.
- Diversifier sur un indice large plutôt que de chercher à deviner quel secteur ou quelle entreprise va surperformer dans un marché déjà élevé.
- Limiter votre exposition à l’actualité financière anxiogène, qui amplifie systématiquement la perception de danger autour des plus hauts historiques.
- Garder en tête que les performances passées ne préjugent jamais des performances futures, dans un sens comme dans l’autre, que le marché soit au plus haut ou au plus bas.
Ce qu’il faut retenir
Faut-il investir quand la bourse est au plus haut ? Les données sur 100 ans montrent que les rendements qui suivent un record ne sont statistiquement pas inférieurs à ceux qui suivent une période ordinaire, et qu’attendre un repli hypothétique coûte généralement plus cher que d’investir directement. Même l’histoire de Bob, qui a réussi l’exploit d’investir au pire moment possible pendant 40 ans, montre qu’un investisseur resté engagé dans la durée surperforme largement la prudence excessive. Le vrai risque n’est pas d’investir au mauvais moment. C’est de ne jamais investir, en attendant un signal qui ne viendra peut-être jamais sous la forme espérée. Le temps passé sur les marchés compte plus que le moment choisi pour y entrer.









